témoignage jeune enseignante

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    clotilde Granado
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    Je pense en effet que mon témoignage n’est pas isolé et peut refléter ce que vivent de nombreux parents. Parmi mes élèves, les seuls parents qui ont osé élever la voix sont ceux qui sont enseignants (une mère prof au collège et l’autre à l’INSA). Je pense que les autres parents n’osent pas contester la situation dans laquelle on les place de crainte de passer pour de mauvais parents ou que leur enfant soit considéré comme un mauvais élève. Voici le mail que la maman d’Esteban a adressé au directeur (avec qui je partage la classe) dès la première semaine du confinement :
    « J’ai bien reçu le travail à effectuer qui promet de bien occuper notre temps, mon fils étant encore loin d’être autonome. Vous préconisez 4 heures de travail par jour “au calme”. Or, comme beaucoup de parents, je n’ai pas qu’un enfant à gérer à la maison à temps plein en assurant simultanément le télétravail et les autres charges familiales.
    Je pense comme vous, en qualité de professeur au collège, que c’est une bonne chose de ne pas laisser nos enfants désœuvrés pendant cette période avec l’angoisse, l’ennui et l’abêtissement qui pourraient en découler même si en soi, ce n’est pas un mois de scolarité en moins qui mettra en péril la vie de nos élèves ni même leur réussite scolaire. Je suis la première à essayer d’accompagner mes élèves dans la mesure de mes moyens, de mes convictions et des limites imposées par la situation. Néanmoins, il ne faut pas non plus avoir des ambitions démesurées et tenir compte des inégalités sociales et scolaires qui existent en raison de la fracture numérique (tous les élèves ne disposent pas d’ordinateur et même quand c’est le cas, il doit être partagé entre plusieurs membres de la famille) et à cause des différences d’environnement (certains élèves pourront être aidés et d’autres non, les conditions de travail seront variables en matière de silence, d’espace…). Ce creusement des inégalités est mon principal sujet de préoccupation et je ne parviens pas à trouver de solution vraiment satisfaisante.
    Je vous sais bienveillant et vous remercie pour votre engagement mais je préfère être honnête avec vous. Esteban a passé 2 heures à faire des fiches ce matin mais même avec deux professeurs à la maison (avec nos multiples tâches à effectuer pour notre travail et une petite sœur qui a ses limites en terme de patience), il est loin du but. Nous essaierons de faire ce que nous pouvons dans la limite du raisonnable. »
    Dès l’annonce du confinement, j’ai été effarée de voir notre ministre claironner que la classe à distance était opérationnelle, que tous les programmes étaient à portée de clic. Je me suis dit : Mince ! le remplacement progressif des enseignants par de la classe virtuelle avait déjà été anticipé, préparé en douce ! Mais lorsque je suis allée sur le site du CNED, la désillusion a été encore plus grande. Je n’y ai rien trouvé de « prêt à l’emploi », de simples cahiers d’exercices à imprimer, que l’on ne pouvait aucunement adapter à nos progressions. Oui, mais le CNED proposait une arme secrète : la classe à distance. L’enseignant se téléporte chez son élève par la magie du numérique. Soudain, nous avons vu les enseignants autour de nous se ruer sur ce merveilleux outil, dont personne me semble-t-il n’a scientifiquement validé l’intérêt pédagogique. Au journal Tv de 20h, on nous a montré des élèves poursuivre sereinement leur enseignement grâce aux valeureux enseignants qui acceptaient de jouer la carte de la modernité. A aucun moment, je n’ai reçu de directive officielle m’imposant de mettre en place une classe numérique. Pourtant la pression est insidieuse: en ne cédant pas aux sirènes du tout-numérique, ne mettons-nous pas nos élèves sur la touche ? J’ai donc passé des nuits entières, comme beaucoup de collègues je suppose, à comparer les mérites de différents ENT (Espaces numériques de travail), exerciseurs en ligne, blog de classe, etc. Sans exagérer, j’ai testé, c’est à dire, créé des comptes et exploré toutes le fonctionnalités de plusieurs dizaines de site. A un moment, une pensée sournoise a même inconsciemment germé dans mon esprit : et si je me faisais remarquer par mon habileté à manier les outils numériques (j’ai déjà créé 4 sites internet par le passé et je suis plutôt à l’aise avec le numérique) et à les mettre en oeuvre pour ma classe, peut-être en tirerais-je quelque reconnaissance ou avantage ? Heureusement pour moi, le corps a su poser une limite là où l’esprit avait perdu tout discernement. Les nuits blanches passées sur l’ordinateur ont eu raison de ma vue. Je vois flou, ma paupière gauche est prise d’un tremblement continu et mon œil larmoie sans cesse. La période ne se prêtant pas vraiment aux consultations impromptues chez l’ophtalmo, j’ai été obligée de réduire drastiquement mon temps d’écran.

    A la maison, mes enfants ont fort heureusement pu bénéficier de cette merveilleuse aventure numérique. Mon fils, en 6ème, bénéficie de deux cours de maths par semaine. La première semaine, il s’est connecté à l’heure dite, a écouté un peu, s’est levé au bout de 5 minutes pour aller chercher une pomme, s’est rassis en s’apercevant qu’une fonction « tchat » permettait de discuter sur le coin de l’écran avec les camarades  et a finalement quitté la pièce quand la prof, agacée, a fermé le tchat. Jusqu’à présent, il s’est connecté à 4 cours mais n’a jamais su me dire sur quoi avaient porté les cours. Pour valider cet « apprentissage », la prof a donné une évaluation sous forme de QCM à réaliser en ligne : consignes affichées en bleu clair, impossible de revenir en arrière après avoir validé une réponse, des fractions qui s’affichent à l’horizontal et non pas à la verticale (ex: 7×3/5)… la sentence tombe en 5 minutes : 9/20. J’envoie un mail à la prof pour contester les modalités de l’évaluation plutôt déstabilisantes pour un élève de 6ème. J’attends sa réponse depuis une semaine…

    Voilà 3 semaines que je réfléchis à la mise en oeuvre de cette classe à distance et que je m’interroge sur cette ruée irréfléchie vers le numérique. Je trouve que nous nous sommes bien facilement déchargés de la lourde mission d’enseignement vers les parents comme si finalement enseigner se résumait à lire une leçon et faire faire des exercices. En ce qui me concerne, je NE CROIS PAS à un apprentissage possible par écran interposé. J’ai moi-même essayé à 3 reprises de suivre le MOOC Corps et voix proposé par l’ESPE, sans parvenir à visionner plus de deux vidéos. Je NE SOUHAITE PAS que nos enfants soient obligés de passer leur journée les yeux rivés sur un écran pour apprendre. Enfin, je m’interroge. Ne sommes-nous pas, nous enseignants, en train de creuser notre propre tombe ? Cette classe numérique que nous nous empressons d’échafauder en toute hâte, ne serait-elle pas le cheval de Troie d’un nouvel enseignement… qui se passerait d’enseignant ?

    J’ai choisi ce métier parce qu’il correspondait à des principes, à des valeurs. Je crois en l’éducabilité mais je propose un enseignement à distance qui ne fait que renforcer les inégalités. La famille d’Iyed ne donne plus signe de vie depuis 3 semaines. Le père finit par décrocher son téléphone lundi et m’avoue ne pas se souvenir du mot de passe de son adresse mail, il n’a pas non plus d’imprimante, avec 3 enfants, il est désemparé. Saad m’envoie des mails depuis le portable de son père, celui-ci travaille jusqu’à 20h30, Saad peut donc consulter ses devoirs sur le téléphone quand celui-ci rentre du travail. Je lui ai prêté mon ordinateur portable. Mais il m’en aurait fallu 3 autres car Maria, Asmaa et Jayline n’en ont pas non plus. Mathilda n’a pas de connexion internet chez son père, mais de toutes façons, elle est dyslexique et n’arrive pas à faire le travail demandé puisque travail à distance ne rime pas avec différenciation. Fort heureusement, je viens d’apprendre que les élèves en difficulté pourraient bénéficier d’un soutien scolaire à distance pendant les vacances de printemps. Mais comment faire, si ce sont justement les mêmes élèves qui n’ont pas l’équipement informatique nécessaire ?

    En réfléchissant à tout ceci, j’ai trouvé la situation plutôt burlesque et j’ai décidé de la prendre, en tant que maman, avec un peu plus de recul. J’étais extrêmement stressée par la pression mise par les enseignants de mes enfants. Mais j’ai bien compris que eux aussi veulent montrer qu’ils ne déméritent pas et souhaitent faire bonne figure face à leur hiérarchie. Je dois reconnaitre que je suis plutôt chanceuse. Mon inspectrice qui est une personne très sensée nous a écrit : Les 2 grandes priorités dans ce contexte sont : sanitaire pour stopper la propagation et le climat familial : privilégier une communication « bienveillante » pour prendre des nouvelles, ne pas assommer les élèves de travail impossible à faire dans un contexte de confinement pour des familles qui ont plusieurs enfants de niveau d’âge différent avec un ordinateur familial et du télétravail pour les parents!!! « 

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